Frantz Fanon et les droits humains aujourd’hui

Par Emmanuel Jos

Professeur de droit public

Université des Antilles et de la Guyane

Membre du Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe (CRPLC, UMR CNRS n° 8053)

Membre de l’Institut des Droits de l’Homme de la Martinique (IDHM)

 

Cinquante ans après la disparition de Frantz Fanon, intervenue des suites d’une leucémie, le 6 décembre 1961, à l’âge de 36 ans, nous sommes invités à nous remémorer sa vie et à lire ou relire ses écrits.

Remémorer sa vie. Une vie toute entière donnée. Toute entière engagée pour l’avènement d’un monde plus humain.

Dans l’hommage remarquable qu’il lui a rendu, Aimé Césaire écrit : « Vie courte, mais extraordinaire. Brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du XXème siècle et illustrant d’une manière exemplaire la condition humaine, la condition de l’homme moderne ».

Une vie de médecin psychiatre engagée au service des victimes de traumatismes psychiques et de névroses consécutives notamment aux violences subies et aux processus de dévalorisation du moi.

Une vie de militant anticolonialiste engagée auprès des combattants algériens à la conquête de leur liberté.

Une vie de militant tiers-mondiste postulant de nouveaux rapports Nord-Sud.

Une vie d’intellectuel engagé qui par ses écrits et ses conférences a voulu explorer, dans le contexte de son époque, les voies d’un nouvel humanisme. Exploration qui nous interpelle encore aujourd’hui, tant il est vrai que nous sommes toujours en quête de ce nouvel humanisme.

Lire ou relire Fanon aujourd’hui, ce n’est pas rechercher des recettes, des réponses toutes faites, une doctrine à laquelle il faudrait adhérer. Lire ou relire Fanon aujourd’hui, c’est se laisser interpeller par  un foisonnement de pensées qu’il nous laisse en héritage notamment dans ses trois œuvres majeurs Peau noir, masques blancs (Editions du seuil, 1952), Les Damnés de la Terre (Editions Maspero, 1961, 1970) et L’an V de la révolution algérienne (Cahiers libres n° 3, François Maspero, 1959) .

Sur la façon d’aborder ses écrits Fanon lui-même nous donne une indication :

« Je n’arrive point armé de vérités décisives.

Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances essentielles.

Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites. »

Peau noire, masques blancs, p.5

Il était bon, en effet, que certaines choses aient été dites, mais ces choses là méritent encore, pour beaucoup d’entre elles, d’être entendues aujourd’hui car elles s’inscrivent dans une démarche éthique débouchant sur une pratique, une praxis, celle de la construction d’un monde plus humain et plus juste.

Le sens de sa démarche, l’éthique, qui irradie son action et ses écrits, l’éthique qui donne sens à son engagement et cohérence à l’ensemble de ses écrits, il l’a explicitée tout au long de ses œuvres en particulier dans Peau noir masques blancs. C’est une éthique de l’hominisation, c’est à dire de la construction de l’Homme, par la liberté créatrice et par l’amour. La parole de Fanon est d’autant plus crédible qu’elle jaillit de son engagement.

Voici quelques extraits parmi les plus significatifs :

Peau noire, masques blancs, p.5 :

« Vers un nouvel humanisme…

La compréhension des hommes…

Nos frères de couleur…

Je crois en toi, Homme…

Le préjugé de race…

Comprendre et aimer… »

 

Peau noire, masques blancs p. 180 :

« Nous avons dit dans notre introduction que l’homme est un oui. Nous ne cesserons de le répéter.

Oui à la vie. Oui à l’amour. Oui à la générosité.

Mais l’homme est aussi un non. Non au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. A l’exploitation de l’homme. Au meurtre de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme : la liberté.

Le comportement de l’homme n’est pas seulement réactionnel…

Amener l’homme à être actionnel, en maintenant dans sa circularité le respect des valeurs fondamentales qui font un monde humain, telle est la première urgence de qui après avoir réfléchi, s’apprête à agir. »

 

Peau noire, masques blancs p. 186 :

« Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.

Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix ».

« Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence.

Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement ». 

Peau noire, masques blancs pages 181 à 188, où on peut lire :

«… il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché …

Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose :

Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve…

C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain.

Supériorité ? Infériorité ?

Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ?

Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du toi ?

A la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme nous la dimension ouverte de toute conscience.

Mon ultime prière :

O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »

 

C’est cette démarche d’hominisation par la liberté créatrice et par l’amour qui conduit Fanon à la remise en cause radicale du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les formes d’infériorisation de l’autre.

C’est pour cela que Fanon stigmatise l’infériorisation du créole et l’utilisation méprisante du parler petit nègre de certains blancs à l’égard des personnes dites de couleur en leur parlant (Le Noir et le langage, Peau noire, masques blancs, pp. 14-32).

C’est cette démarche d’hominisation qui conduit Frantz Fanon à affirmer :

« Aujourd’hui nous croyons en la possibilité de l’amour, c’est pourquoi nous nous efforçons d’en détecter les imperfections, les perversions »

Peau noire, masques blancs p. 33.

Il va donc s’intéresser à certains cas pathologiques décrits dans des romans à succès de son époque.

Ainsi va-t-il considérer comme une perversion de l’amour le rapport faussé entre certaines femmes de couleur et l’homme blanc, comme l’héroïne de l’ouvrage de Mayotte Capécia Je suis Martiniquaise, ouvrage qui a obtenu le Grand prix des Antilles en 1948 et que Fanon considère comme « un ouvrage au rabais prônant un comportement malsain » (p. 34). Fanon note par exemple que l’auteur est fier d’apprendre qu’elle a une grand-mère blanche et cite à la page 38 ce passage de l’ouvrage de Mayotte Capécia « je décidai que je ne pourrai aimer qu’un blanc, blond avec des yeux bleus, un Français » (p. 59 de Je suis Martiniquaise).

Perversion de l’amour aussi selon Fanon que le comportement de la mulâtresse Nini, du roman de Abdoulaye Sadji, habitante de Saint-Louis du Sénégal, qui s’offusque de la demande en mariage du nègre Mactar. Pour cette mulâtresse épouser un noir serait déchoir, régresser.

Pour Fanon il ne saurait y avoir d’amour vrai pour les femmes dites de couleur qui sont dans l’état d’esprit qu’il décrit tant qu’elles n’auront pas expulsé de leur inconscient le sentiment d’infériorité qui les conduit à la « lactification », c’est-à-dire à se blanchir physiquement ou culturellement.

Il ne saurait y avoir d’amour vrai pour les hommes dits de couleur qui sont dans l’état d’esprit qu’il décrit, tant qu’ils seront motivés par la « recherche de la chair blanche » (Peau noir, masques blancs, p. 66).

Lorsqu’il évoque les rapports entre la femme de couleur et le blanc ou de l’homme de couleur et la femme blanche son propos n’est pas généralisant. Il écrit « De même qu’il y avait une tentative de mystification à vouloir inférer du comportement de Nini et de Mayotte Capécia une loi générale du comportement de la Noire vis çà vis du Blanc, il y aurait, affirmons nous, manquement à l’objectivité dans l’extension de l’attitude de Veneuse à l’homme de couleur en tant que tel » (Peau noir, masques blancs p. 65).

Dans le chapitre intitulé l’expérience vécue du Noir, qui sur le plan littéraire fait partie des plus belles pages écrites par Fanon, celui-ci décrit le douloureux itinéraire du Noir qui tente d’abord à s’arracher au regard chosifiant du blanc (à noter que le regard chosifiant était un thème cher à Jean-Paul Sartre),  qui tente ensuite de se rapprocher de ses frères nègres comme lui mais « horreur, ils me rejettent. Eux sont presque blancs. Et puis ils vont épouser une blanche. Ils auront des enfants légèrement bruns…qui sait, petit à petit..peut-être… » (p. 94). Vient ensuite pour lui le temps de la découverte des valeurs nègres, du glorieux passé des civilisations africaines. Puis vient le temps de la négritude, non comme un repli ethnique, non comme l’affirmation orgueilleuse de soi ou le moment d’une dialectique de type hégélien mais comme la force qui « troue l’accablement opaque de sa droite patience » comme l’a écrit Aimé Césaire.

Mais d’où vient le complexe d’infériorité des uns et de supériorité des autres ?

Fanon esquisse une réponse en écrivant :

« L’analyse que nous entreprenons est psychologique. Il demeure toutefois que pour nous la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales. S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus :

– Economique d’abord ;

– par intériorisation ou, mieux, épidermisation de cette infériorité, ensuite. »

Peau noire, masques blancs, P. 8

Pour lui, il faut donc rechercher les origines économiques de la construction du préjugé d’infériorité raciale. L’analyse du système esclavagiste lui donne raison. En effet, au point de départ de l’esclavage il y a un processus économique d’enrichissement en exploitant la main d’œuvre servile. Et pour justifier l’inhumanité du système et le maintenir il y a eu la construction d’un discours sur l’infériorité des nègres et la mise en place d’un véritable système d’apartheid.

Il y a sans doute dans cette analyse de Fanon une grande part de vérité, c’est le cas nous venons de le dire s’agissant du préjugé de l’infériorité des noires qui s’origine dans une instrumentalisation de la race au service d’un système d’exploitation économique. Mais on peut toutefois se demander s’il n’y a pas aussi d’autres explications de l’origine du racisme. Je considère pour ma part que le racisme fait partie de ces constructions mentales destinées à justifier la volonté de domination de l’autre en prenant prétexte de son apparence physique, volonté de domination qui n’est pas exclusivement économique.

Face aux préjugés d’infériorité raciale que propose Fanon ? Il veut en libérer aussi bien le noir que le blanc lui-même. Lorsqu’il traite des rapports entre noirs et blancs son objectif est « de rendre possible pour le Noir et le Blanc une saine rencontre » (Peau noir, masques blancs p. 62).

« Je veux vraiment- dit-il– amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension ».

(Peau noire, masques blancs, p. 10).

Ce qu’il veut c’est être solidaire de tous ceux qui s’engagent pour plus d’humanité. C’est pour cela qu’il écrit :

« Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre…(donc pas seulement le passé des noirs)

Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.

En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle».

(Peau noire, masques blancs p. 183)

Ou encore :

« Si à un moment la question s’est posée pour moi d’être effectivement solidaire d’un passé déterminé, c’est dans la mesure où je me suis engagé envers moi-même et envers mon prochain à combattre de toute mon existence, de toute ma force pour que jamais il n’y ait sur terre, de peuples asservis ».

(Peau noire, masques blancs p. 184)

Et aussi :

« Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée…

Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ?

Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la culpabilité dans les âmes ?

 La douleur morale devant la densité du Passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer…Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé.

Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères ».

(Peau noir, masques blancs p. 186).

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Mon interprétation est qu’il ne s’agit pas de vouloir refaire le passé mais de faire disparaître ses séquelles dans le présent et parmi ces séquelles, encore présentes, et qui engendre encore bien des souffrances aujourd’hui, il y a les préjugés raciaux.

La démarche de solidarité de Fanon avec les dominés, quels qu’ils soient, et sa quête d’un authentique humanisme conduisent Fanon notamment à dénoncer le colonialisme, la captation du pouvoir par les leaders nationalistes et à proposer une autre conception du pouvoir, des rapports hommes femmes ainsi que de la culture.

L’aversion de Fanon pour le monde colonial s’exprime ainsi :

« Le monde colonial est un monde compartimenté…le monde colonial est un monde manichéiste…La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs…l’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs…Parfois ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé… »

(Les Damnés de la terre, pp. 7-11).

La violence physique sur laquelle repose le système colonial conduit Fanon à prôner pour la faire cesser la légitime défense autrement dit la contre-violence du colonisé.

Aimé Césaire, dans son hommage à Fanon, explique le sens de ce choix en le replaçant dans son contexte et dans sa finalité.

« Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme du colonisé contre la barbarie colonialiste.

Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non-violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique et sa démarche de générosité. Il n’adhérait pas à une cause. Il se donnait. Tout entier. Sans réticence. Sans partage. Il y a chez lui l’absolu de la passion ».

Michel Giraud fait la même analyse quand il écrit :

« ..l’appel à la violence que l’on trouve effectivement dans les Damnés de la terre répond, chez Fanon à un humanisme profond qui peut être caractérisé par le souci primordial du respect de la personne humaine en chaque homme et dans tous les hommes, quelle que soit leur origine, leur couleur ou leur condition » (Mémorial International Frantz Fanon 31 mars-3 avril 1982, Présence Africaine1984, p. 82))

Cette démarche pour l’émergence d’un humanisme authentique a conduit Fanon à dresser un réquisitoire contre cette part de l’Europe qui parle des droits de l’homme mais qui ne cesse d’humilier les hommes et les peuples ou de les massacrer compte tenu de ses appétits de richesses et de puissances. Mais aussi, cette démarche le conduit, en revanche, à en appeler à cette part de l’Europe capable de se solidariser avec un nouveau projet d’humanisation du monde.

«  Le tiers monde n’entend pas organiser une immense croisade de la faim contre toute l’Europe. Ce qu’il attend de ceux qui l’ont maintenu en esclavage pendant plusieurs siècles c’est qu’ils l’aide à réhabiliter l’homme, à faire triompher l’homme partout, une fois pour toutes…Ce travaille colossale qui consiste à réintroduire l’homme dans le monde se fera avec l’aide des masses européennes qui, il faut qu’elles le reconnaissent, se sont souvent ralliées sur les problèmes coloniaux aux positions de nos maîtres communs »

(Les Damnés de la terre, p. 62).

Et Fanon de conclure Les damnés de la terre en écrivant :

« Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf »

(Les Damnés de la terre, Conclusion p 233).

Cette même démarche a conduit Fanon à dénoncer, avec lucidité, la captation du pouvoir par certains leaders nationalistes.

« Avant l’indépendance, le leader incarnait en général les aspirations du peuple : indépendance, libertés publiques, dignité nationale. Mais, au lendemain de l’indépendance, loin d’incarner concrètement les besoins du peuple, loin de se faire le promoteur de la dignité réelle du peuple, celle qui passe par le pain, la terre et la remise du pays entre les mains sacrées du peuple, le leader va révéler sa fonction intime : être le président général de la société de profiteurs impatients de jouir que constitue la bourgeoise nationale ».

(Les Damnés de la terre,  p 109)

« Le collège des profiteurs chamarrés, qui s’arrachent les billets de banque sur le fonds d’un pays misérable, sera tôt ou tard un fétu de paille entre les mains de l’armée, habillement manœuvrée par des experts étrangers »

(Les Damnés de la terre,  p 115)

Pourquoi cette trahison des aspirations réelles des populations ? N’est-ce pas précisément parce que l’action de ces leaders ne procède pas de l’éthique dont s’inspire Fanon mais de la quête narcissique d’avoir et de pouvoir ?

C’est au nom d’une autre conception du pouvoir que Fanon prend position en faveur d’un socialisme qu’il veut démocratique. Que faut-il entendre par socialisme démocratique ?

Il s’agit selon Fanon  d’« un régime tout entier tourné vers l’ensemble du peuple, basé sur le principe que l’homme est le bien le plus précieux » ce régime dit-il « nous permettra d’aller plus vite, plus harmonieusement, rendant de ce fait impossible cette caricature de société où quelques uns détiennent l’ensemble des pouvoirs économiques et politiques au mépris de la totalité nationale ».

(Les Damnés de la terre, pp 56-57)

Pour lui, « Dans un pays sous développé, l’important n’est pas que trois cent personnes conçoivent et décident mais que l’ensemble, même au prix d’un temps double ou triple, comprenne et décide…Les gens doivent savoir où ils vont et pourquoi ils y vont »

(Les Damnés de la terre, p 130)

Il dit encore « …il faut décentraliser à l’extrême… »

(Les Damnés de la terre,  p 133)

Pour que les gens sachent où ils vont il faut selon lui un programme, mais lequel ?

Il répond en réaffirmant une fois encore le sens profond de sa démarche :

« Comme on le voit un programme est nécessaire à un gouvernement qui veut vraiment libérer politiquement et socialement le peuple. Programme économique mais aussi doctrine sur la répartition des richesses et sur les relations sociales. En fait il faut avoir une conception de l’homme, une conception de l’avenir de l’humanité »

(Les Damnés de la terre,  p. 138).

Il ne suffit donc pas de faire la révolution, il faut s’engager dans un projet dont la finalité est l’épanouissement humain sinon on retombe dans de nouvelles formes d’oppression.

Pour Fanon aussi l’avenir de l’humanité passe par la libération de la femme. La société voulue par Fanon est une société où l’égalité entre la femme et l’homme ne soit pas proclamée de façon théorique mais devienne au quotidien une réalité effective et concrète. Une société où la femme ne soit pas instrumentalisée par exemple dans sa façon de se vêtir ou de se dévêtir (cf. L’an V de la révolution algérienne, L’Algérie se dévoile).

« Le pays sous développé – écrit-il – doit se garder de perpétrer les traditions féodales qui consacrent la priorité de l’élément masculin sur l’élément féminin. Les femmes recevront une place identique aux hommes non dans les articles de la constitution mais dans la vie quotidienne, à l’usine, à l’école, dans les assemblées ».

(Les Damnés de la terre,  p 136).

L’avènement d’une nouvelle condition de la femme suppose un changement de culture. Culture sur laquelle Fanon nous livre également une nouvelle approche.

« La culture vers laquelle se penche l’intellectuel n’est souvent qu’un stock de particularismes. Voulant coller au peuple, il colle au revêtement visible. Ce revêtement n’est qu’un reflet d’une vie souterraine, dense, dans un perpétuel renouvellement »

(Les Damnés de la terre,  p 154-155).

La culture n’est donc pas un ensemble de traits issus du passé et mis en conserve, elle est une création perpétuelle des individus et des peuples en quête de plus d’humanité. Quant à l’universalité, considérée comme nécessaire par Fanon, elle suppose la disparition du rapport de domination pour que soit possible « la décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes » (cf. conférence sur Racisme et culture, dernière phrase).

En lisant ou relisant Fanon, nous découvrons donc non pas une doctrine mais des pensées, dont certaines peuvent éventuellement faire l’objet d’une réflexion critique, mais des pensées qui s’inscrivent, selon nous, dans une démarche éthique admirable consistant à s’engager pour un monde plus humain et plus juste.

 

Quel lien peut-on faire entre les pensées de Fanon et l’aujourd’hui des droits humains ?

On peut, certes, déjà trouver ce lien à propos de telle ou telle question, par exemple le refus de la discrimination raciale, l’égalité entre la femme et l’homme, la mise en place d’un régime politique démocratique, la libre détermination des peuples etc.

Certaines de ces questions nous interpellent tout particulièrement. Par exemple en avons-nous totalement fini dans notre société avec le préjugé de couleur ? Celui-ci n’engendre-t-il pas encore des souffrances chez certaines personnes ?

Mais le lien le plus profond est celui qui relie la démarche éthique de Frantz Fanon à celle qui fonde le processus sans cesse continué de conquête des droits humains.

En effet, au fondement de la reconnaissance des droits humains il y a une éthique qui conduit à un engagement, qui peut prendre des formes multiples, en faveur du respect et de la promotion de la dignité de la personne humaine, qui conduit au refus de tout ce qui lui porte atteinte, au refus de toutes les formes de réductionnisme. Fanon disait « il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché » (Peau noir, masques blancs, p. 187), Refus de réduire, la personne humaine à telle ou telle apparence extérieure ou à telle ou telle appartenance ethnique ou religieuse. Refus de réduire la personne humaine à être un simple rouage du système consumériste. L’éthique des droits humains est une éthique du refus de toute forme d’instrumentalisation des êtres humains.

Et pour parler comme Stéphane Hessel, qui fit partie de la commission chargée de préparer la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, pour parler donc comme Stéphane Hessel, il s’agit d’une éthique qui conduit à « s’indigner » face à tout ce qui porte atteinte à la dignité de la personne humaine et à s’engager par une pratique non-violente du côté de ceux qui veulent construire un monde à visage humain.

Aujourd’hui les motifs d’indignation ne manquent malheureusement pas. Il en est un que ne renierait pas Fanon s’il vivait aujourd’hui c’est celui résultant du constat dresser par Stéphane Hessel et bien d’autres :

« L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important ; et la course à l’argent, la compétition, aussi encouragée ». Et l’auteur d’ajouter « Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie » (Stéphane Hessel, Indignez vous !, Indigène édition, p. 11).

La promotion des droits humains dans notre monde actuel constitue, à n’en point douter, une composante essentielle de la « politique d’humanité » et du chemin de l’espérance prônée par Stéphane Hessel et Edgar Morin dans leur ouvrage  Le chemin de l’espérance (Fayard 2011).

L’œuvre et l’action de Fanon illustrent parfaitement cette « politique d’humanité » dont parlent ces auteurs et c’est un chemin d’espérance que Frantz Fanon a voulu tracer, chemin dans lequel il s’est engagé de façon totale et qui nous interpelle encore aujourd’hui.


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