L’éducation populaire est-elle nouvelle ?

La Fédération Internationale des Ceméa, dans le cadre de l’animation de son réseau, a organisé au cours de l’année 2018, quatre rencontres de commissions régionales. La commission Afrique s’est tenue au Cameroun en août, en septembre aux Seychelles pour l’Océan Indien, en novembre à Toulouse pour l’Europe et pour finir en octobre en Uruguay pour la commission Amérique Latine et Caraïbes.

Commission Afrique au Cameroun
Commission Amérique Latine et Caraïbes
Commission de l’Océan indien aux Seychelles

Dans le cadre de cette dernière, les associations membres de la commission Amérique Latine et Caraïbes ont participé à la célébration des 30 ans de l’association uruguayenne membre de la Ficeméa, El Abrojo.

Cette rencontre de la Ficeméa a été l’occasion de travailler autour des pratiques d’Éducation nouvelle, de comprendre la manière dont elle est vécue, pratiquée, inventée dans des contextes et des histoires politiques et sociales diverses. Cet article est le fruit des échanges, réflexions et analyses des participant.e.s de la commission, originaires d’Haïti, Argentine, Uruguay, Mexique, Cuba, Martinique. Cette diversité d’origine géographique fut une ressource essentielle dans le débat.

Ce texte traite des articulations, complémentarités, lignes de rupture et de relation entre l’Éducation nouvelle au niveau international et l’éducation populaire latino-américaine.

Pour les fervents défenseurs de l’éducation nouvelle et populaire, ce voyage en Uruguay nous a invité à nous interroger sur le sens de ces deux concepts dans ce contexte singulier. Qu’est-ce qui fait l’identité de l’éducation populaire latino américaine ?

Les participant.e.s de la commission régionale Amérique latine et Caraïbes ont décortiqué ces deux notions au travers de leurs pratiques, leurs histoires sociales et politiques.

Cet article est avant tout un texte de réflexion à partir de l’expérience des participant.e.s. et s’appuie sur la praxis, le vécu historique de chacune des personnes présentes au débat pour interroger le lecteur ou la lectrice sur les contours de ces deux notions dans des contextes historiques et politiques singuliers.

Ainsi, notre arrivée en Amérique Latine nous a rappelé à l’histoire de ce continent marqué par des luttes sociales, des mouvements sociaux forts dans l’histoire ancienne et contemporaine qui se matérialisent par la naissance et l’organisation des Forums sociaux mondiaux dans cette région du monde, depuis le premier à Porto Alegre en 2001. En effet, depuis la fin des dictatures dans les années 80, la société civile s’est organisée autour de cette notion de mouvement populaire. Cette région du monde a été gouvernée, majoritairement, par des partis de centre gauche et gauche au cours des années 2000.

Elle laisse également les traces de mouvements conservateurs, réactionnaires des années 70 et dernièrement, de l’arrivée au pouvoir au Brésil de Bolsonaro.

Un continent contrasté, engagé, en ébullition forte d’une histoire politique complexe.

Les premiers points de convergence entre l’éducation populaire et l’Éducation nouvelle énoncés par le groupe est l’action émancipatrice de l’éducation populaire et nouvelle, la capacité critique, l’importance de l’individu dans le collectif, la prise en compte du milieu c’est-à-dire de l’environnement de vie de la personne pour la transformation sociale. Ainsi l’Éducation nouvelle et l’éducation populaire possèdent, de manière intrinsèque, une dimension politique forte. Mais cette dimension politique recouvre-t-elle les mêmes champs d’intervention ?

La place de l’éducation en dehors de l’école

La différence majeure entre les deux repose sur la manière dont l’éducation populaire en Amérique Latine s’est construite en opposition avec l’école considérée comme le lieu de la reproduction sociale. L’éducation populaire s’est construite à la marge, comme un contre pouvoir à l’éducation formelle associée à l’élitisme. Elle ne s’est pas pensée en lien avec et dans l’école formelle. Donc elle se positionne de fait en opposition avec l’éducation traditionnelle et représente une alternative aux systèmes scolaires formels.

À l’inverse, l’Éducation nouvelle s’est développée en lien avec le système éducatif formel, notamment au travers de la formation des enseignant.e.s. L’Éducation nouvelle, par l’entrée pédagogique, revendique également une autre manière de penser et vivre l’éducation, qui s’oppose à l’éducation traditionnelle, descendante. Les deux mouvements interrogent, chacun de leur place, le rapport à l’institution scolaire classique dans une perspective endogène et exogène.

Ainsi, la visée de transformation sociale de l’éducation populaire, sur le continent latino-américain, ne sera pas pensée à partir de l’institution scolaire (école traditionnelle). Les militant.e.s de l’éducation populaire ne croient pas à la transformation de l’école et posent plutôt la question de l’éducation en dehors de l’école pour une révolution dans la société.

L’Éducation nouvelle inscrit son action, en premier lieu, dans la transformation pédagogique et donc elle vise à réformer les pratiques pédagogiques de l’éducation formelle comme non formelle.

Elle s’inscrit dans une transformation des systèmes éducatifs alors que l’éducation populaire est davantage tournée vers la démocratisation de l’éducation ainsi que l’organisation collective et très peu vers les institutions.

Les participant.e.s constatent qu’en Amérique latine, l’éducation populaire rejoint les quatre piliers de l’éducation nouvelle : l’environnement, la personne, le collectif et l’individu. En effet, le milieu est envisagé comme fondateur de la personne, l’expérience et l’activité procèdent de l’appropriation de son histoire personnelle et publique. La prise en compte de ces expériences dans son parcours individuel et collectif permet la construction d’un sujet capable d’agir sur le monde qui l’entoure.

Sur le continent latino-américain, l’éducation populaire est très liée aux luttes populaires et/ou révolutionnaires à l’instar du Movimiento Sin Tierras au Brésil qui propose des cours d’alphabétisation pour les personnes incarcérées dans les prisons, l’inscription des classes populaires dans les processus de participation et plus particulièrement, dans des démarches de recherche-action. Elle se revendique au service des opprimé.e.s.

Ainsi, le concept « populaire » a une certaine connotation, il est intrinsèquement lié aux mouvements de travailleuse.r.s, à la contestation sociale. Au Mexique, la notion de populaire est également associée à celle de liberté.

Histoires politiques et sociales

Le groupe constate une méconnaissance, par le grand public, de ces deux mouvements dans le monde. L’une des raisons évoquées est qu’elles s’inscrivent dans une démarche de remise en cause d’un système de domination et dans une perspective contestatrice.

En Amérique Latine, l’éducation populaire a été associée davantage à une question de vie ou mort, de luttes liées au combat contre la pauvreté. Elle s’est construite autour de l’indignation face aux inégalités sociales et économiques criantes et dans une perspective de justice sociale.

De son côté, l’Éducation nouvelle s’est structurée internationalement à travers le congrès de Calais en 1921 et la création de la Ligue internationale de l’Éducation nouvelle. Elle s’est organisée dans le creuset des mouvements de revendication pacifique au lendemain de la première Guerre mondiale. À l’époque, le constat était que l’école, et donc l’éducation, ne devait plus être des machines d’endoctrinement idéologique qui aboutissent à la guerre. Elle ne devrait plus créer des sujets loyaux à la nation prêts à se battre pour elle.

Les deux notions, dans des contextes très différents, se posent comme contre-pouvoir face à un système idéologique avilissant et invitent à penser l’humain comme une centralité politique.

Dans des contextes totalement différents, la critique sociale, la conscientisation politique et la participation sont des éléments fondateurs dans l’Éducation nouvelle et dans l’éducation populaire, en Europe comme en Amérique latine.

Le collectif et l’individu

La place de l’individu dans le groupe est interrogée de manière différente par l’éducation populaire latino-américaine et par l’Éducation nouvelle.

L’éducation populaire en Amérique Latine, place le groupe au centre et l’individu comme une partie de ce groupe. Elle est très fortement inscrite dans les dynamiques participatives et invite à la construction d’un sujet collectif émancipateur.

L’Éducation nouvelle pense l’individu comme se développant pour et dans le groupe. En agissant sur l’individu, en lui laissant les conditions, possibilités d’être soi-même et de se réaliser, il y aura un impact sur le collectif dans une perspective de transformation sociale.

L’articulation entre individu et collectif ne recouvre pas les mêmes dimensions dans les deux concepts. La prédominance de l’importance de la personne dans l’Éducation nouvelle et du collectif dans l’éducation populaire induit un rapport pédagogique, dans le processus éducatif, très différent.

En effet, l’Éducation nouvelle est née du côté d’une pédagogie émancipatrice et l’éducation populaire du côté des luttes sociales.

Ce qui les relie est cette dimension politique où l’éducation est un vecteur de changement sociétal. Les deux mouvements s’inscrivent dans une logique d’éducation émancipatrice avec pour défi l’affranchissement de tous les humains pour construire d’autres réalités sociales plus égalitaires et emprunt de justice sociale.

Les deux mouvements partagent une approche basée sur les pratiques, la participation de chacun.e au processus éducatif et s’ancrent dans la logique de l’action-réflexion, de l’articulation entre pratique et théorie.

Cette découverte d’une autre réalité nous interroge particulièrement sur la convergence des luttes aujourd’hui. En participant à la célébration des 30 années d’existence de l’association membre de la Ficeméa, El Abrojo, nous avons constaté qu’étaient présents sur la tribune, les mouvements syndicaux, féministes, écologiques. Ainsi, l’éducation populaire transcende les clivages et devient un outil pédagogique au service de toutes et tous.

«Dans une pratique éducative conservatrice, on cherche, en enseignant les contenus, à occulter la raison d’être d’une infinité de problèmes sociaux; dans une pratique éducative progressiste, on tente, en enseignant les contenus, de mettre au jour la raison d’être de ces problèmes. Tandis que la première tente d’accorder, d’adapter l’éduqué au monde donné, la seconde cherche à déstabiliser l’éduqué en le mettant au défi, pour lui faire prendre conscience que le monde est un monde qui se donne et, par conséquent, peut être changé, transformé, réinventé.» (Freire 1995, Pédagogie dans la ville).

Colloque EPA 2018 – CFP

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